M. Jean Robelin, professeur à l'Université de Rouen, a accepté de nous confier le texte de deux des communications qu'il a présentées aux Antilles en février 2002 dans le cadre de la formation continue des professeurs de philosophie : 2 - Citoyen et étranger chez Rousseau
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Mesdames et messieurs, chers amis,
Il fut un temps où lon savait à quoi servait le corps du citoyen : à se faire tuer. Pour le dire avec toute la noblesse des termes hégéliens, les individus cessent dêtre de simples particuliers, ils reçoivent leur caractère universel de citoyens dans la reconnaissance du droit de lEtat à les appeler à la défense nationale. Ils deviennent des individus politiques, en acceptant de défendre lindividualité de lEtat, individu historique qui leur confère leur véritable personnalité historique: « Ce rapport et sa reconnaissance sont leur obligation substantielle, -lobligation de conserver cette individualité substantielle, lindépendance et la souveraineté de lEtat, par la mise en péril et le sacrifice de leur propriété et de leur vie, et en outre de leur opinion et de tout ce qui de soi-même est compris dans le contour de leur vie » (Principes de la philosophie du droit, §324). Quant au corps de la citoyenne, si tant est quon ait admis, contre Hegel dailleurs, que les femmes étaient de véritables citoyennes, ses deux fonctions étaient tout aussi claires : dabord réparer les dégâts de la guerre, comme le dit si bien le mot peut-être apocryphe attribué à Napoléon au soir du massacre dEylau : « une nuit de Paris réparera tout cela » ; et puis, deuxième fonction, soutenir le moral des troupes, comme en témoignent les cartes postales envoyées pendant la guerre de 14-18, avec des légendes se passant de commentaires comme « minou, il en aura ». Pour le dire ici encore en conservant la dignité universitaire, il semble que la citoyenneté comme participation politique, comme droit à élaborer la structure même de lEtat et du gouvernement, aille de pair avec une allégeance à lEtat, par laquelle on sengage à sacrifier sa vie dans la défense nationale. Hobbes nous fournirait un excellent exemple à contrario dans la mesure où chez lui, si les citoyens ne sont en fait que des sujets, cest quil est bien difficile de les intégrer à une défense nationale. La réduction du citoyen au sujet se marque dans le caractère contradictoire de tout droit de résistance, par lobligation à une soumission sans condition : « Et par conséquent, ceux qui ont déjà institué un Etat, vu quils sont déjà tenus par convention à se soumettre aux actions et aux jugements dun seul, ne peuvent pas légitimement faire une nouvelle convention entre eux dobéissance à un autre, en quelque matière que ce soit, sans sa permission » (Léviathan, chapitre 18, le texte porte to own, que Tricaud comprend comme reconnaître pour leur, mais to own a le sens bien plus explicite, de se soumettre sans discuter). Evidemment, il est dangereux de confier un fusil à des gens sur lesquels on exerce un pouvoir absolu. Hobbes prévoit bien en droit la possibilité de la conscription générale : « Et quand la défense de lEtat requiert dun coup laide de tous ceux qui sont en état de porter les armes, tout le monde y est obligé »(chapitre 21). Mais il préfère manifestement sen remettre à une armée de métier, formée de mercenaires payés pour risquer leur vie : « Quand des armées combattent, il y a dans un camp ou dans les deux des fugitifs, mais quand ils ne le font pas par trahison, mais par peur, on nestime pas quils agissent in justement, mais de façon déshonorante. Pour la même raison, se dérober à la bataille, ce nest pas injustice, mais lâcheté. Mais celui qui sengage volontairement, ou qui reçoit une prime dengagement, écarte lexcuse dune nature peureuse. Et il est obligé non seulement daller au feu, mais aussi de ne pas senfuir sans la permission de son capitaine »(Ibid.). On voit bien ici pourquoi Hobbes comme Léo Strauss la noté, sape lesprit de la défense nationale : il ne saurait y avoir pour lui dallégeance à lEtat par la vie, puisque la conservation de celle-ci est le but du contrat. La défense nationale conduit à la même antinomie entre droit naturel entre droit naturel et droit civil que la peine de mort. Le condamné à mort a bien autorisé le pouvoir à le tuer, mais il ne sest pas engagé à ne pas résister, il garde son droit naturel à tout faire pour sauver sa peau : « Si le souverain commande à un homme (même justement condamné), de se tuer, de se blesser ou de se mutiler, ou de ne pas résister à ceux qui lattaquent ou de sabstenir de lusage de nourriture, de lair, des médicaments, ou de toute autre chose sans laquelle il ne peut vivre, il garde encore la liberté de désobéir »((Ibid.). La soumission du sujet à lEtat ayant pour but la conservation de la vie, elle sarrête au risque de la mort. Le but du contrat ne peut faire lobjet du contrat. Si lEtat est une puissance de faire vivre, il ne peut faire mourir. A linverse, si létat est une puissance de liberté, sa puissance sidentifie à sa capacité de mobiliser la vie de ses citoyens pour la défense de sa liberté. Cette puissance sidentifie tant à la liberté de lEtat quà celle des citoyens. Lacceptation de la guerre extérieure comme maintien de lindépendance nationale est en même temps la façon dont les peuples réaffirment la liberté de lesprit en triomphant de la peur de la mort : « Les peuples qui nont pas voulu supporter la souveraineté à lintérieur, ou qui lont craint, ont été assujettis par dautres, et leurs tentatives de maintenir leur indépendance ont été dautant moins couronnées de succès et dhonneur quils étaient moins capables de parvenir à lintérieur à un établissement primitif du pouvoir dEtat (leur liberté est morte dans la crainte de la mort) »(Principes, §324 remarque). La guerre extérieure ne fait donc que prolonger dans lEtat moderne la lutte inter-individuelle pour la reconnaissance par laquelle les individus adviennent à la liberté, par laquelle ils shominisent en acceptant le risque de la mort. Cest la guerre comme lutte pour la reconnaissance des peuples et des Etats qui lui donne un caractère historique : « Dans les guerres et les différends qui naissent sous de tels rapports, le moment par lequel elles sont des combats pour la reconnaissance en relation avec un contenu déterminé, constitue la voie qui leur donne une signification pour lhistoire universelle »(§351). Cest pourquoi Hegel identifie la véritable mentalité politique, au « patriotisme », défini comme « conscience que mon intérêt substantiel et particulier est assuré et contenu dans lintérêt et la fin dun autre, ici de lEtat, en tant quil est en rapport avec moi comme singularité, ce par quoi il nest immédiatement pas un autre pour moi, et par quoi je suis libre dans cette conscience »(§268). Donc si lEtat nest pas pour moi quelque chose détranger, cest quil fonde ma propre liberté, qui est mon véritable intérêt, mais ce rapport fondateur existe comme subjectivité même des citoyens dans le patriotisme ; celui nest pas une simple opinion personnelle, au sens où on serait plus ou moins patriote, mais cest le mode même dexistence subjective de lEtat ; car celui-ci nexiste pas seulement sous forme dadministrations et dinstitutions, ce nest pas seulement une chose réelle, il ne peut se maintenir que sil existe comme sujet, dans la tête de citoyens prêts à se faire casser la gueule pour lui: « La mentalité politique, le patriotisme en général, comme certitude se tenant dans la vérité (une certitude simplement subjective ne naît pas de la vérité et nest quune opinion), et comme vouloir transformé en habitude, nest rien dautre que le résultat des institutions existant dans lEtat »(§268). Il ne fait aucun doute que ce système de constitution de la citoyenneté où la participation politique était lenvers de lallégeance totale du corps et de la vie à lEtat a été dune redoutable efficacité, comme en témoignent aussi bien la guerre de 1914 que la reconstitution dun « patriotisme soviétique » dont on aurait pu croire que cétait un périlleux oxymore, dans un mouvement qui se voulait internationaliste. Essayons donc de saisir le ressort de cette efficacité, celui de lidentification de lindividu à lEtat, et de liberté à celle de lEtat. La socialisation des corps, leur statutarisation , signifient dabord leur morcellement symbolique, la séparation de leurs fonctions. Quest-ce quun appartement moderne, sinon le lieu de ce morcellement, la séparation spatiale des fonctions et des actions du corps ? Il y a le lieu où on mange, où on défèque, où on dort. Si on prend la loi dans son acception large de rapport symbolique entre lindividu et la société, de caractère nécessairement symbolique de la socialité, lindividu est objet de la loi, en tant que son corps se trouve pris dans cette séparation, dans la hiérarchisation des fonctions, et dans le report de la satisfaction des désirs. Comme Hegel lavait vu, cest la vie sociale qui contraint lhumanité à quitter limmédiateté de la satisfaction des besoins et à surmonter le délai ainsi ouvert par la continuité psychologique. Léducation du petit enfant lui apprend justement à séparer les fonctions de son corps et à ne les satisfaire que selon des modes sociaux de satisfaction et selon une temporalité sociale : manger à lheure des repas, avec une fourchette, aller sur le pot. Pour parler le langage redoutable du maître, le corps entre dans un rapport négatif à soi, parce quil est socialement scindé de soi par son rapport avec les autres corps, par la nécessité du travail et les habitudes sociales. La coupure entre la tendance et sa satisfaction métaphorise celle-ci en désir codifié par les modes de satisfaction. Et cest justement le lieu du pouvoir que dopérer cette codification et par là la réunification symbolique des corps. Il donne une unité symbolique en désignant le corps individuel comme corps socialisé, désigné en sujet à travers son insertion dans des rôles sociaux et en tant quil est lobjet de la loi, de cette nécessité symbolique des rapports sociaux, qui codifie le fait quun individu nest rapport avec lui-même que par les rapports aux autres. Le lieu du pouvoir, cest la réunification symbolique du corps comme corps reconnu, mais par là intégré à la loi. Un bon exemple en serait la décoration, le signe de reconnaissance que lEtat accroche au corps dun individu pour le distinguer, pour dire quil remplit bien sa fonction. Or symptomatiquement, la décoration est aussi allégeance à lEtat : la refuser, cest refuser lallégeance. Mais linsulte, cest alors quon puisse vous la proposer : pensez au mot dEric Satie sur Debussy : « Ce nest pas le tout de refuser la légion dhonneur, encore faut-il ne pas lavoir méritée ». On sest beaucoup moqué des généraux soviétiques et de leurs constellations de médailles, mais elles traduisaient bien lappartenance dun corps qui nexistait quà travers son statut et les marques de reconnaissance dun Etat. Lidentité individuelle est ainsi identification au statut et au rôle socialement assigné. Un contrat de location prévoit quon habite son appartement « bourgeoisement », sans y pratiquer dactivité professionnelle ni gêner les voisins. Et cette identification fonctionne par la technicisation du corps, de ses gestes. Cest la vérité de la pédagogie des instituteurs de mon enfance, qui mataient les « sauvageons » de lépoque par le dressage des mains sur la tête et des bras croisés. Léducation dit les rôles jouables et les rôles non jouables. Et lEtat exhibe son rôle de garant des rôles sociaux jouables et par là de lunité des corps à travers les individus à qui il confère sa marque propre, ceux qui éventuellement sassurent du corps des autres, les flics. Ainsi se dessine la figure du citoyen : celui dont la participation à lauto élaboration de lEtat signifie quil identifie sa liberté à celle de lEtat, acceptant par là que lEtat soit le lieu du pouvoir qui définit lidentité de son corps, avec comme conséquence lallégeance de sa vie au pouvoir. Or tout se passe comme si lEtat contemporain abandonnait ce mode de subordination des individus par la domination sur leur vie. Car il renonce à larmée de conscription, au peuple en arme, il commence à renoncer à la peine de mort, et enfin au moins dans certains Etats, comme la Hollande, dans des cas spécifiques, il renonce à linterdiction du suicide, en commençant à reconnaître la légitimité dun suicide euthanasique. La vie semble ainsi renvoyée à une affaire privée, qui a cessé dappartenir à lEtat et même à la société. Un tel bouleversement signifie-t-il que lEtat perd ainsi ses moyens de façonner la vie de ses ressortissants, que la contrainte même du pouvoir saffaiblit ou pourquoi pas dépérit ? Na-t-il pas perdu son pouvoir de marquer les corps, de leur dicter leur conduite ? Pendant longtemps le code régissant le métier dinstituteur nhésitait pas à prescrire les rapports conjugaux la veille des jours de congés. Imagine-t-on le ridicule qui accompagnerait aujourdhui une telle prétention de lEtat ? Na-t-il pas perdu par là le pouvoir didentifier les individus à leur fonction ? Avant la 2° guerre mondiale, un enseignant venu au lycée sans chapeau aurait été prié par son proviseur daller shabiller. La variété des tenues vestimentaires, affaire désormais privée, mesure lindifférence des enseignants pour lidentification sociale à la fonction. Ce qui ne signifie pas quils se moquent de leur métier, mais que la conscience professionnelle est devenue elle-même une affaire privée. La distinction des corps même, la décoration, nest-elle pas réduite à un spectacle ? Qui na pas la légion dhonneur ? La décoration ne distingue plus. Combien denseignants se sentiraient encore honorés de recevoir les palmes académiques ? LEtat ne peut distinguer les corps que quand les citoyens adhèrent aux institutions et à une sorte de charte qui peut les régir. Mais ce bouleversement nest-il pas lenvers dune mort de la citoyenneté, de la participation même de lindividu à lEtat ? Ce serait alors le retour sous dautres formes à une situation hobbesienne, où le citoyen nest quun sujet, si bien que nous serions contraints à une variation de plus sur lopposition de la liberté des anciens et de celle des modernes : un Etat qui ne demande plus à ses citoyens de mourir na même plus à faire vivre, pour parodier Foucault, mais la rançon de cela ne serait rien dautre que le processus dabstraction par lequel il se détacherait de la société, ce qui correspondrait au sentiment courant que les décisions politiques échappent en fait à des citoyens dont laction est réduite à la sanction de décisions reposant sur des marchandages dintérêts passés hors deux. En témoignerait la dilution du thème de la citoyenneté, qui ne signifie désormais rien de plus que le fait dassumer des responsabilités sociales, quelles quelles soient. Lusage du mot se déplace symptomatiquement du nom vers ladjectif. Il est « citoyen » de soccuper de son quartier, de sinvestir dans des associations caritatives. Le patriotisme a fait place au civisme. Un comportement est citoyen, quand on prend ses responsabilités : secourir une femme agressée dans un train par exemple. Le renforcement du caractère manipulatoire de la démocratie actuelle, réduite à une démocratie de marchandage et de lobbying, sa concomitance avec la fin de lappel au sacrifice, voilà qui prouverait a contrario le lien interne entre participation politique et acceptation de la mort au sein de lEtat. Le citoyen nest plus celui qui contribue à faire le droit de lEtat, comme le voulait Fichte, cest simplement celui qui adopte une conduite altruiste. Le sens proprement politique est dilué. Quand on entend donner un sens sérieux à la citoyenneté, cest souvent dans un sens plus éthique que proprement politique : le citoyen serait celui qui accepterait de prendre en charge la responsabilité collective des hommes face aux risques majeurs que court aujourdhui lhumanité : qui revendiquerait par exemple lélaboration de normes limitant la pollution, ou qui lutterait pour faire face aux fléaux sociaux qui dévorent le tiers-monde. La citoyenneté se confondrait avec une éthique sociale de la responsabilité, comme chez K.O. Appel par exemple. Le paradoxe est alors que cette participation, bien politique, nentre plus dans le cadre de lEtat, mais est plutôt le fait de citoyens du monde, luttant par exemple contre les formes actuelles de la globalisation. Et ces mouvements sociaux tentent justement de faire masse en rassemblant les corps de citoyens venus dEtats variés, donc en refusant le marquage proprement étatique et national, et dautre part dans un style dactions étrangères à lEtat, au besoin contre son droit : la destruction dOGM par exemple. Derrière léthique de responsabilité se tient bien la politique, mais une politique hors ou même contre lEtat, hors de toute subordination de son corps à ce dernier, dans les rassemblements destinés à défendre telle cause sociale, les sans-abri, par exemple, ou telle liberté : le droit dune minorité, la légitimité dune conduite. Le civisme du citoyen, de façon très machiavelienne, consisterait plutôt dans la défense de ses libertés que dans ladhésion à lEtat : « Je dis que ceux qui blâment les dissensions continuelles des grands et du peuple me paraissent réprouver les causes mêmes qui ont conservé la liberté de Rome, et quils prêtent plus dattention aux cris et aux rumeurs quaux effets salutaires quelles produisaient ; ils ne veulent pas remarquer que dans chaque gouvernement il existe deux sources dopposition ; les intérêts du peuple et ceux des grands et que toutes les lois quon fait au profit de la liberté naissent de leur désunion » (Discours sur la première décade de Tite-live, 1.4). A la recherche de laccord par la prise de responsabilité, soppose ici une compétence politique de mobilisation des puissances dagir qui défendent leur capacité daction : une compétence politique à travailler le dissensus, le différend. Toutefois, la fin de lallégeance par la mort nest nullement la fin du nationalisme, ni la fin de la capacité de lEtat à marquer les corps, à les conformer. Le marquage semble se déplacer vers des schémas de co-présence des corps, qui mettent en scène lunité nationale dans le spectacle de la fête ou de la cérémonie. Cela nest pas nouveau, mais se renforce et se déplace : la dernière coupe du monde de football a donné lieu de ce point de vue à des marquages inédits de lappartenance nationale : les drapeaux sur les figures, les déguisements en gaulois, et la communion, y compris des femmes, derrière les crampons de Zidanne. Tout se passe comme si la fête et le spectacle, relayés par les médias, mettaient en scène lunité absente du peuple, absente parce que lexaltation de léquipe « plurielle » na certainement pas mis fin au racisme ordinaire. Il en va de même des cérémonies : songeons à la messe célébrée à Toulouse après lexplosion de lusine AZF, qui réunit derrière les officiels des milliers de personnes. Dans ses Considérations sur le gouvernement de Pologne, Rousseau faisait de cette mise en scène de lunité du peuple par les jeux et lacclamation du vainqueur un moyen de formation de la jeunesse, pour conclure : « Alors il est à présumer tous les honnêtes gens et les bons patriotes se feront un devoir et un plaisir dy assister » (P.3.968). Mais si lunité a ainsi besoin dêtre représentée, cest quelle nexiste pas, quelle est introuvable. La fête, la cérémonie déploient la puissance de lEtat dans la co-présence des corps. La compétition remplace la guerre, et donne lieu à un récit mythique où le maillot devient le symbole de lunité de la France en même temps que lunité fictive des corps différents. Lémotion sportive, les hola de supporters remplacent lacclamation rousseauiste pour lier lallégeance à lEtat avec lunanimité fictive du peuple. Car enfin ce peuple qui nest plus uni par la désignation de lennemi, du moins dans les pays du centre occidental, nest en fait pas uni : non seulement ses marges comportent de nombreux exclus, mais il est traversé par la globalisation économique : selon son métier et ses revenus, on appartient à des espaces différents, selon les marchés sur lesquels vous prenez place : les cadres importants sont désormais eux-mêmes globalisés : formé en France tel travaille aux USA avant de se retirer en Inde pour y vivre comme un pacha. Unité fictive aussi du peuple, car cette unité repose sur linstant de la fête et de la cérémonie. Le corps de lancien combattant, tenant le drapeau et exposant ses médailles aux commémorations était un monument dhistoire, quoi quon pense de celle-ci, de ses pages sombres. Il incarnait une mémoire, comme les résistants. Le marquage national de la fête sépuise avec celle-ci. Les lampions séteignent et 4 ans après, la coupe du monde donne lieu à un autre spectacle. Le caractère fictif de cette unité se voit dans la façon dont les médias miment la fête, et on pourrait dire que cest là leur fonction. Le caractère privé de chaînes de radio ou de télévision ne doit pas nous égarer : les médias façonnent lespace public, et font partie à ce titre de ce que pourrait appeler avec Gramsci une trame privée de lEtat. Or ils miment la fête par le divertissement et ladhésion sociale en proposant des modèles de français, des corps types de citoyens. On remarquera que si par exemple on voit apparaître à la télé nationale des héros de téléfilms noirs, une seule présentatrice de journal télévisé lest, le matin tôt, sur TF1. Le principe de la télé-réalité, regardez-vous, est une définition du français. Le corps du citoyen est un corps normal, défini par une sorte de nationalité moyenne. Marquage par limage. Cest un autre phénomène, montrant un autre type de marquage des corps, par lEtat, qui nous éclairera sur le sens de ce marquage et sur le maintien du nationalisme. A la fin de la préface de sa Philosophie du droit, Hegel déclare contingent le fichage des individus sur les documents didentité : « De même Fichte pouvait sabstenir de construire, comme on a nommé cela, le perfectionnement de la police des passeports, au point où non seulement le signalement des individus suspects devait être apposé sur le passeport, mais aussi le portrait devait y être peint. Dans de telles considérations, il ny a plus de trace de philosophie à voir, et elle peut dautant plus laisser tomber cette super-sagesse, quelle doit se montrer des plus libérale sur cette foule infinie dobjet » (P57 de Reclam). Or lEtat moderne au contraire exprime au contraire sa puissance par un fichage qui lui est essentiel et consubstantiel : si quelque chose lui appartient, cest bien le portrait de ses citoyens, le stockage des données et leur mise en statistique, et cela est une véritable authentification de mon corps. LEtat donne cours au corps de ses citoyens en tant que tels, en les opposant justement à ceux qui nont pas cours : les sans-papiers, qui ne jouissent pas des protections juridiques des citoyens, puisque leur internement peut-être au moins dans certains cas un acte purement administratif, comme leur expulsion. Or à quoi ouvre cette authentification du corps ? on le sait bien : au droit à un travail régulier, et à la protection sociale qui va avec. Cest un droit daccès au marché légal du travail. Et ce marquage, cette authentification des corps déplace lintégration à lEtat de la défense nationale à la possession de la nationalité. Telle est la vérité du débat qui a empoisonné la vie politique française depuis des années. Désormais lEtat ne donne plus le corps en sacrifice, il en régule les usages, la mobilisation économique, en insérant de façon différente citoyen et non-citoyen. En témoignerait le scandaleux statut des médecins étrangers des hôpitaux français, dont lintégration statutaire est quasi impossible. Laction étatique se déplacerait donc de lexigence de la vie vers la régulation des usages du corps et de ses actions. Deux indices peuvent corroborer cette hypothèse : tout dabord limportance prise dans la gestion étatique par laménagement du territoire, qui assure la jonction des facteurs économiques de production en un lieu unique, et qui assure la production et la reproduction de main duvre dans ce lien des activités sociales. Combiner les usages du corps, son travail, son repos, par des types de logement, par les transports, voilà la tâche de lEtat. Le corps du citoyen est alors un lieu dhabiletés façonnées par la formation, et cest là le deuxième indice : la place de la formation comme constitution de savoir-faire qui font du corps du citoyen un ensemble dusages technologiques spécifiques. Le corps du citoyen est à la fois lobjet dexpertises et censé détenir un certain nombre dexpertises. Le citoyen sert à cimenter un type de force de travail avec ses habitudes, ses plis, ses aptitudes. Car la technologie du corps, nest pas simplement celle dhabiletés techniques, mais sa ployabilité sociale, la flexibilité de ses usages. Ce déplacement vers la gestion dune employabilité des corps signifie un profond déplacement de la fonction de lEtat, qui nest plus dabord un universel même fictif dans lordre interne, un représentant dun pays, dune nation dans lordre externe, mais un mode dinsertion dans une économie mondialisée. LEtat est un représentant de lordre mondialisé dans lordre interne, et sa gestion des corps est une façon dy intégrer ses citoyens, de garantir leur productivité, la possession par léconomie davantages comparatifs dans la concurrence internationale. Ce changement de fonctionnement de lEtat a été récemment mis en lumière par le rapport du député Michel Charzat (député du 20° arrondissement de Paris) sur « lattractivité du territoire national ». Témoigne aussi de ce changement de fonction de lEtat le discours de lactuel président de la République et de différents responsables économiques appelant les jeunes français à sexpatrier : le corps des citoyens devient la présence de lEtat et de la nation quil représente sur la scène internationale, en particulier sur les marchés mondiaux, la présence aussi des habiletés, des techniques de ce corps sur cette scène. Or ce marquage des corps par lEtat semble étrangement brouillé, par des marquages dun côté mondialisés et de lautre au contraire éthnicisés ou communautaires. Il existe un marquage global des corps, qui réduit lindividualité des peuples en lannexant aux usages du plus puissant : le Jean porté dun bout à lautre de la planète, dont raffolent les Vietnamiennes par exemple, uniformisation globale des corps, où se révèle le cours des Etats et des hommes sur les marchés mondiaux. Et de lautre côté existe un marquage particularisant, dune communauté ethnique ou religieuse qui soppose aux autres par des signes distinctifs : le chapeau et la barbe des juifs religieux, le foulard des femmes venues de pays dislam. Si le pouvoir est lieu de recomposition des corps, on en saisit ici la limite. Remarquons le, ces marquages impliquent rarement la présence dune véritable culture propre : nombres de juifs qui portent une kippa seraient bien en peine de dire sils croient en Dieu, ou ignorent tout de lhébreu et sont bien incapables de comprendre ce qui se récite à la synagogue. Il en va de même de nombre de musulmans dont la connaissance du Coran est dun flou artistique total, qui ne parlent pas lArabe et qui finalement découvrent les cultures de lislam à lécole. Il sagit donc bien dabord dune revendication sociale, qui consiste à essayer de se protéger par le recours à des communautés contre des rapports sociaux fondés sur lindividualisme, la concurrence et la puissance économique, ou contre une racisation qui devient une arme dans une telle concurrence. La communautarisation des corps serait ainsi une diction interindividuelle des rapports sociaux, un mode dinsertion en ceux-ci. Pour comprendre cette situation, on pourrait la rapprocher de celle de lIrlande où un conflit national se dit dans des termes religieux, catholiques contre protestants, même pour ceux qui ne croient ni à Dieu ni à diable. Un tel marquage témoignerait de degrés inégaux dintégration économique et sociale à lEtat, comme en témoignerait leur forme si on peut dire dérivée et perverse, le marquage dune exclusion relative par les phénomènes de bande dans les banlieues. Non pas tant un marquage corporel direct par des signes, comme la fameuse casquette en arrière, qui na plus guère de signification, mais le fait que les jeunes existent finalement par ce type de co-présence, despace des corps quon appelle la bande. Avec un effet de dissémination de lespace social : la société nest plus un espace commun dont les fonctionnaires de lEtat représenterait luniversalité, face auquel les bandes ou le milieu représenteraient des ordres particuliers retranchés de lordre commun. Il ny a plus que des espaces particuliers ; comme le disait un jeune interviewé : « des bavures il y en a des deux côtés », comme si on était dans le face à face de deux sociétés étrangères. Etrange déplacement de la métaphore des deux peuples, quEngels appliquait à la classe laborieuse. Car celle-ci na eu de cesse que de définir la véritable société, la véritable universalité, ou du moins de participer à luniversalité sociale. Ce qui désormais pour les milieux sociaux marginalisés apparaît comme impossible. Lenvers dun bien commun réduit aux intérêts, cest que ceux qui nont pas dintérêts senferment dans leur particularité. La citoyenneté deviendrait impossible, par dissémination des individus dans des espèces fermés, alors même que la puissance de marquage de lEtat semble en défaut. Tous ces phénomènes posent une question centrale sur la fonction et la nature de lEtat actuel : sagit-il encore dun Etat national comme on en a connu depuis la Révolution française entre autres, ou bien sommes-nous en train dassister à lémergence de nouveaux Etats impériaux, à la fois multiculturels et multinationaux et en même temps pouvoir à tendance universelle, méta-Etats dominant des Etats subordonnés voués en quelque sorte à être les marches de lempire ? La nouveauté de ces nouveaux empires face à ceux du passé, cest quils ne sont pas fondés sur le pouvoir politique, mais économique : les Etats-Unis et lEurope si celle-ci se forme, sont dabord des puissances engagées dans la concurrence mondiale, et tentant de disposer, ce qui est le cas aux USA dune monnaie de réserve. La crise de la possession du corps par lEtat, labandon de lallégeance par la vie, seraient alors lenvers de cette émergence dEtats à tendance impériale. Le corps du citoyen serait intégré à un type nouveau de corps politique. Or un indice sérieux va dans ce sens : larmée de métier est une armée destinée à des opérations de maintien de lordre international, et non à la défense du territoire. Une tâche spécifiquement impériale. Mais peut-on encore parler alors de citoyenneté ? Dans un tel Etat peut-on par exemple faire encore la distinction entre les nationaux et les non-nationaux ? souvenons-nous de lEdit de Caracalla accordant dun corps la citoyenneté romaine à lensemble des habitants de lempire . Un tel Etat possèderait-il encore une véritable puissance de marquer les corps donc dintégration ? La question a été posée sous la forme suivante : une nationalité européenne est-elle possible ? On le sait, elle est juridiquement en voie de formation. Les passeports sont désormais ceux de la Communauté Européenne. Mais comment façonner cette citoyenneté européenne ? Or il semble quune telle figure recèle de nombreuses contradictions : les deux exemples qui pourraient lillustrer sont lEurope en voie de formation et les Etats-Unis, pays largement multiculturel, où certaines définitions traditionnelles de lEtat national se trouvent mises à mal : la nationalité était pour une part une unité linguistique fondant une unité de culture, or de nombreux ressortissants américains, y compris des policiers, ne parlent en fait même pas langlais, en particulier les hispanophones de Floride. LEurope sera un espace multilinguistique et multiculturel doté probablement dune langue dempire, malheureusement langlais. Un des marquages les plus efficaces de lintégration nationale disparaît : lunité linguistique. Or dans cette situation nouvelle, les Etats ne semblent avoir dautres recours que des marquages des corps par des conformismes nationaux. LAllemagne met laccent sur lintégration par la langue. Le corps du citoyen est un corps linguistique, car la nationalité est non une affaire dadhésion, mais de culture. Les Etats-Unis font reposer le lien social sur ladhésion à lamerican way of life, privilégiant de ce point de vue un style daction comme marque du véritable corps américanisé. La citoyenneté y devient probablement davantage une adhésion au système économique et au modèle de vie quil propose, quune véritable politique des corps. La France met en uvre une régulation stricte des marques communautaires des corps : linterdiction du voile islamique à lEcole publique. Elle dénie ainsi aux communautés le droit à définir totalement leur corporéité, pour pouvoir maintenir louverture de la société contre la fermeture communautaire. Elle instaure aussi à lécole un savoir du corps, par léducation sexuelle systématique. En même temps se déploie le discours du nationalisme économique : quon songe aux divers mots dordre qui fleurissent depuis 20 ans : Entreprise France, ou bien la France qui gagne : discours de mobilisation, mais qui montre la difficulté à concevoir une citoyenneté proprement impériale, dépassant lappartenance nationale. Pourquoi cette difficulté à se passer dun marquage national des citoyens ? On en voit lenjeu : empêcher la fermeture sur soi de communautés linguistiques, ou religieuses ou ethniques. Mais aussi remodeler par ce marquage la confiance des individus. On peut pour une fois invoquer ici Fukuyama, dont lexpérience politique est supérieure à la précision philosophique : selon lui, le problème majeur de nos sociétés est justement de sécréter la confiance de ses membres pour quils acceptent les évaluations sociales de leurs activités. Et il prend la France comme société marquée par une crise générale de la confiance. Ses analyses se trouvent dans un livre publié en 1999, Trust. Le problème actuel du gouvernement dune société serait donc dinstaurer un conformisme des âmes reposant sur une sorte de pli collectif des corps. Il faut jouer un rôle auquel on ne sidentifie pas. La diction nationale et même nationaliste des rapports sociaux apparaît nécessaire à la formation de la confiance, doù le retour des formes de marquage national, mais aussi la contradiction entre les tendances impériales dune Europe en voie de formation et ce retour du national, comme on peut le voir dans la vie politique française qui balance entre les idéologies européennes qui visent lEurope comme espace économico-politique véritable, mais qui se heurtent à un Etat sans citoyenneté, et des dictions nationalistes invoquant une république fictive comme recours contre une globalisation in maîtrisable. La contradiction interne à la citoyenneté actuelle consiste alors en ce quelle échappe largement au marquage étatique des corps. LEtat actuel déplace celui-ci. A une possession directe de la vie, au contrôle du corps, succède une régulation indirecte dusages relevant par ailleurs de la liberté individuelle. Ainsi le contrôle du corps du fonctionnaire dans ses fonctions les plus intimes fait place à sa régulation par limposition dun style daction, par exemple dun mode de pédagogie officielle, dun type denseignement, comme la contrainte à subordonner lenseignant à une équipe. Lenseignant nest plus un individu, cest le membre dun dispositif. Si le contrôle tentait de déterminer un être, la régulation tente de faire endosser un rôle. Cette régulation finalise les conduites, cest-à-dire tente de les orienter de rendre les corps disponibles et opérants, plutôt que de les déterminer de façon antécédente. Doù le rôle pris par léducation : assurer des habiletés et des habitudes. La citoyenneté actuelle, largement vidée de contenu politique, au profit dune éthique sociale, serait caractéristique de cette attitude de finalisation des comportements dans les relations interindividuelles. De mode de participation du citoyen, elle tendrait à devenir un mode de gouvernement. Mais du coup lactivité proprement citoyenne des individus se déroule hors de ce marquage qui les rend fonctionnels sur les marchés du travail. Le civisme, la participation politique se déroulent pour une grande part dans des mouvements sociaux non étatiques et mondialisés. Ils nappartiennent plus à lEtat.
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Citoyen et Etranger chez Rousseau
Alexis Philonenko avait certainement raison de voir dans la pensée politique de Rousseau une pensée du malheur. Et il semble que ce malheur se concentre dans les rapports entre citoyens et étrangers. Ce nest pas que Rousseau ait cédé aux sirènes du nationalisme ou du racisme contemporain. Mais il y a chez lui une antinomie insurmontable entre luniversalité nécessaire de lappartenance à lhumanité, et une citoyenneté qui nous rattache à une communauté partielle. Cest cette antinomie que je veux suivre ici en remontant à ses fondements théoriques dans la pensée de lauteur du Contrat social.
-1. Les antinomies de la pitié naturelle.
Cest de fait chez Rousseau lui-même que se nouent les difficultés de lidée de pitié naturelle. Celle-ci suppose la reconnaissance dautrui comme autrui, mais cest là un acte moral, une réflexion parfaitement étrangère à un hypothétique humain purement naturel. Telle est bien la conception rousseauiste avant le 2° Discours : « La pitié, bien que naturelle au cur de lhomme, resterait éternellement inactive sans limagination qui la met en jeu. Comment nous laissons-nous émouvoir par la pitié ? En nous transportant hors de nous-mêmes, en nous identifiant avec lêtre souffrant . Celui qui na jamais réfléchi ne peut être ni clément, ni juste, ni pitoyable ; il ne peut pas non plus être méchant ou vindicatif » (Essai sur lorigine des langues, P.5.395). Linnéité reste une pure potentialité. Or le 2° Discours suppose au contraire une identification irréfléchie dautrui, purement spontanée, qui définit la pitié : « Cest elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir (P.3.156). Une telle spontanéité ne relève pas de linstinct, car il nexiste pas dinstinct proprement humain : « Lhomme nen ayant peut-être aucun qui lui appartienne, se les approprie tous » (Ibid. 135). Cest au contraire un sentiment qui se substitue à linstinct de conservation pour assurer la survie de lespèce : « un sentiment naturel qui, modérant dans chaque individu lactivité de lamour de soi-même, concourt à la conservation naturelle de toute lespèce »(ibid.156). Orienté vers lespèce comme telle, ce sentiment pourrait être le fondement anthropologique dune orientation universaliste, voire cosmopolitique. Nous verrons quil nen est rien. Cest que tout dabord, il nest pas évident que ce sentiment naturel coïncide vraiment avec laltruisme supposé par la précédente définition de la pitié comme portant au secours de la souffrance. Car ce sentiment naturel ne semble pas nécessairement supposer une véritable identification à autrui. Certaines formulations de Rousseau en restreignent le sens ; ainsi la préface qui la définit comme « répugnance naturelle à voir souffrir tout être sensible et principalement nos semblables »(Ibid.126). Une telle définition purement négative nexige rien de plus que labsence de cruauté : « Avec des passions si peu actives et un frein si salutaire, les hommes plutôt farouches que méchants, et plus attentifs à se garantir du mal quils pourraient recevoir que tentés den faire à autrui, nétaient pas sujets à des démêlés fort dangereux »(p.157). Les exemples évoqués pour témoigner de la pitié naturelle, comme linquiétude dun animal à la vue dun autre de son espèce mort, ou le mugissement du bétail entrant dans une boucherie (p.154), ne requièrent pour explication rien de plus que lamour de soi. A quelle naturalité dailleurs lidée de pitié naturelle fait-elle allusion ? Si largument est de fait, il porte peu. On pourra multiplier les exemples supposés prouver lexistence dune pitié naturelle. Rousseau invoque encore le courage des mères à défendre leurs petits. Mais on pourra multiplier aussi les exemples contraires : des chiennes ou des truies qui dévirent leur progéniture, les lions mâles qui en font autant pour affirmer leur suprématie. On pourra opposer ainsi à une image de la nature fondée sur la conservation des espèces, une autre, quon pourra dire tout autant idéologique, reposant sur laffrontement, le triomphe de la puissance, le déchaînement de la cruauté. Mais ce nest pas à une telle nature, comme totalité ordonnée ou au contraire comme ensemble conflictuel des phénomènes, que renvoie Rousseau. Largument de fait sur les animaux nest pour lui quune argumentation a fortiori : si la pitié peut exister chez les animaux, à plus forte raison existe-t-elle dans lhomme : « je parle de la pitié, disposition convenable à des êtres aussi faibles et sujets à autant de maux que nous le sommes ; vertu dautant plus universelle et dautant plus utile à lhomme quelle précède en lui lusage de toute réflexion et si naturelle que les bêtes mêmes en donnent quelquefois des signes sensibles »(p.154). A linstinct soppose la disposition ou vertu, à laquelle on peut sopposer. La naturalité de la pitié serait celle donc de la nature humaine. Mais dans ce cas, la pitié ne peut se réduire à labsence de cruauté, qui resterait dailleurs à prouver. Le Discours ramène au contraire labsence de cruauté, à la commisération, donc à la capacité déprouver pour une part la douleur dautrui, et de lidentifier comme tel : « Et tant quil ne résistera point à limpulsion intérieure de la commisération, il ne fera jamais de mal à un autre homme, ni même à aucun être sensible » (p.126). La pitié est ici un sentiment positif, qui peut par analogie sétendre au-delà de lhumanité, mais on voit Rousseau évoquer la possibilité dune résistance, encore sans motif à lEtat de nature primitif. Pourtant cette simple disposition nest pas simplement un fait, mais cest un fait norme, qui oblige lhomme par la reconnaissance de lidentité : « Il semble en effet que, si je suis obligé de ne faire aucun mal à mon semblable, cest moins parce quil est un être raisonnable que parce quil est un être sensible »(p.126). Doù la possibilité détendre la pitié au-delà du semblable. Mais naît ici une interrogation que nous retrouverons : Peut-il y avoir une identification naturelle du semblable à létat civil ? Et si cest la société qui porte lidentification au semblable, celle-ci ne sera-t-elle pas limitée aux concitoyens ? Or comment un sentiment, portant sur un être sensible, pourrait-il nous obliger ? On dira quil sagit dune réflexion de la loi naturelle par lhomme social, impossible à létat de nature. Il nen est pourtant rien. Lhomme naturel à des devoirs : « Cette même étude de lhomme originel, de ses vrais besoins et des principes fondamentaux de ses devoirs . »(p.126). Un tel devoir suppose bien la capacité didentifier autrui comme tel et de sidentifier à lui, pour savoir qui sont les « autrui » envers qui nous sommes obligés. Lidentification nest pas extérieure, elle est indispensable à la pitié. Il conviendra donc de voir en celle-ci un véritable rapport direct à autrui, une perception directe de la voix de la conscience : « Cest elle qui dans létat de nature tient lieu de lois, de murs et de vertus, avec cet avantage que nul nest tenté de désobéir à sa douce voix »(p.156). Qui plus est, cette voix ne peut parler que pour tout autrui : elle ne peut trier, définir des gens qui seraient plus « autrui » que dautres. Car cest un rapport direct avec sa conscience, précédent toute comparaison, dans laquelle les individus se représenteraient eux-mêmes par confrontation avec les autres : « Comme ils navaient en eux aucune espèce de commerce, quils ne connaissaient par conséquent ni la vanité, ni la considération, ni lestime, ni le mépris » (p.157). La pitié est donc un rapport pré-représentatif, non fondé sur la comparaison des individus, qui ne peut elle venir que de la continuité des relations inter-humaines : « Un voisinage permanent ne peut manquer dengendrer enfin quelque liaison entre les diverses familles .On saccoutume à considérer les différents objets et à faire des comparaisons .On acquiert insensiblement des idées de mérite et de beauté qui produisent des sentiments de préférence »(p.169). Dès lors il est tentant de lire dans la pitié rousseauiste une version archéologique dune problématique de lintersubjectivité permettant de passer de la voix de la conscience à la fondation du rapport avec lhumanité, avec tous les porteurs de cette voix : « En effet, quest-ce que la générosité, la clémence, lhumanité, sinon la pitié appliquée aux faibles, aux coupables ou à lespèce humaine en général ? »(p.155). La tendance universaliste de la pitié existe donc bien. Or on peut douter de la possibilité dun tel rapport direct chez Rousseau lui-même, en droit dabord, dans la description quil en donne, en fait ensuite, dans la mesure où le malheur de lhistoire consiste dans son impossibilité politique. La découverte de lhomme dans sa généralité deviendra alors le substitut dune politique absente, on sera membre de lhumanité faute dêtre citoyen. Limpossibilité de la pitié comme rapport direct se lit dans le 2° Discours dans sa nécessaire subordination à lutile propre : « Il ne fera jamais de mal à un autre homme, ni même à aucun autre être sensible, excepté dans le cas où, sa conservation se trouvant intéressée, il est obligé de donner la préférence à lui-même »(p.126). La pitié suppose donc déjà une comparaison entre lutile propre et lutilité dautrui, qui ne lest pour moi quautant que ma conservation nest pas menacée, ce qui écarte lidée dun sacrifice pour autrui, dun altruisme immédiat. On ne saurait mobjecter que cette comparaison de s utilités a lieu sur le mode immédiat dun quasi-instinct de conservation. Cest bel et bien la comparaison dune compassion présente et dune utilité espérée : « Cest elle qui détournera tout sauvage robuste denlever à un faible enfant ou à un vieillard infirme sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espère pouvoir trouver la sienne ailleurs »(p.156). Nous retombons sur la pitié comme simple absence de cruauté, désormais limité à labsence de cruauté inutile, vertu bien faible pour étayer le lien social. LEmile esquisse une solution en tentant de déduire la pitié de lamour de soi. En effet, la pitié y est décrite comme « le premier sentiment relatif qui touche le cur humain selon lordre de la nature » (P.4.p.505). Or lamour de soi est lui une passion « antérieure à tout autre et dont toutes les autres ne sont en un sens que des modifications »(p.491). Comment sopère alors le passage de l »amour de soi à la pitié ? « en nous transportant hors de nous et en nous identifiant avec lanimal souffrant »(p.505). Lidentification ne saurait alors être directe, elle suppose que nous fassions lanalogie (transporter hors de nous), elle devient comparative. Dès lors la pitié ne saurait être une norme empirique si tant est que lexpression ait un sens, ce nest pas non plus une régularité naturelle, ni une condition originaire de notre nature, puisquelle est dérivée.
-2. Le citoyen et lhomme : le problème de létranger
A cette antinomie théorique répond une antinomie pratique. Car la pitié naturelle ne peut plus définir la nature de lhomme social, ou pour le dire avec plus de brutalité, la vertu qui devrait rendre possible la sociabilité ne correspond pas à la socialité humaine, nen est pas le ressort car elle nest pas politique. Le malheur de lhistoire repose justement sur le fait que la société ne repose pas sur ce qui semblait devoir fonder le lien entre les hommes. Lantinomie théorique porte sur la sociabilité humaine. Chacun sait que Rousseau a refusé la notion de sociabilité naturelle, la pitié suffisant à régler les rapports purement épisodiques des hommes à létat de nature : « Cest du concours et de la combinaison que notre esprit est en état de faire de ces deux principes [amour de soi et pitié], sans quil soit nécessaire dy faire entrer celui de sociabilité, que me paraissent découler les règles du droit naturel »(2° Discours, préface, P.3.126). Or dans certains textes, Rousseau est moins net ; il semble soutenir lidée dune sociabilité naturelle de lhomme, virtuelle et non actuelle ; si lhomme nest pas sociable par nature, il est au moins fait pour le devenir « Mais si, comme on nen peut douter, lhomme est un animal sociable par sa nature, ou du moins fait pour le devenir, il ne peut lêtre que par dautres sentiments innés relatifs à son espèce » ( Lettres morales, Lettre 5, P.4.1109). Le sentiment en question, qui lhomme susceptible dune sociabilité virtuelle, mais non actuelle à létat de nature, ne saurait être que la pitié. Pourtant celle-ci, malgré sa généralité, puisquelle porte sur lespèce, ne saurait être la source du lien social, de la société générale entre les hommes. Ce quon pourrait appeler solidarité sociale ne repose que sur la réciprocité des intérêts, non sur lidentité de nature, ou sur une communauté humaine ; la bienveillance comme rapport de lindividu à lespèce à lintérieur de la société, est un sentiment ambigu, subordonné à légoïsme : « Nos besoins nous rapprochent à mesure que nos passions nous divisent, et plus nous devenons ennemis de nos semblables, moins nous pouvons nous passer deux. Tels sont les premiers liens de la société générale ; tels sont les fondements de cette bienveillance universelle dont la nécessité reconnue semble étouffer le sentiment, et dont chacun voudrait recueillir le fruit, sans être obligé de la cultiver » ( Manuscrit de Genève, P.3.p.282). Le ressort de la sociabilité, cest lintérêt. La société générale des hommes nayant rien à voir avec une communauté humaine, ni avec lidentification dautrui comme alter ego, la société devra faire reposer lidentification avec autrui sur un fondement étranger à la pitié. Celle-ci dailleurs dans son fonctionnement effectif ne saurait être universelle. Lamour de lespèce nest pas la compassion pour tous. Celle-ci ne pourra porter le rapport effectif des hommes entre eux, qui devra être médié par la collectivité politique. Dès lors il nexistera plus de rapport direct avec une humanité nexistant concrètement que représentée par le peuple. Le véritable autrui nest plus lhomme, cest le concitoyen : « Il semble que le sentiment de lhumanité sévapore et saffaiblisse en sétendant sur toute la terre, et que nous ne saurions être touchés des calamités de la Tartarie ou du Japon, comme de celle dun peuple européen. Il faut en quelque manière borner lintérêt et la commisération pour lui donner de lactivité. Or comme ce penchant en nous ne peut être utile quà ceux avec qui nous avons à vivre, il est bon que lhumanité concentrée entre les citoyens, prenne en eux une nouvelle force par lhabitude de se voir, et par lintérêt commun qui les réunit »(Economie politique, P.3.254). La pitié même est moralement indistincte. Elle ne connaît lamour de lhumanité que par des cas particuliers, et ne discerne pas entre le bien et le mal. Aussi faut-il lui substituer un équivalent civil qui sera lamour de la justice : « Pour empêcher la pitié de dégénérer en faiblesse, il faut donc la généraliser et létendre sur tout le genre humain. Alors on ne sy livre quautant quelle est daccord avec la justice parce que de toutes les vertus la justice est celle qui concourt le plus au bien commun des hommes » (Emile,P.4.548). Lambiguïté de la notion de pitié naturelle ressurgit alors. Car si elle était le sentiment de lespèce, en fait elle est incapable de nous identifier à lespèce : elle ne nous identifie quà nos proches ; ainsi dEmile lui-même : « Non cette sensibilité se bornera premièrement à ses semblables, et ses semblables ne seront point pour lui des inconnus, mais avec lesquels il a des liaisons, ceux que lhabitude lui a rendus chers ou nécessaires, ceux quil voit évidemment avoir avec lui des manières de penser et de sentir communes, ceux quil voit exposés aux peines quil a souffertes, et sensibles aux plaisirs quil a goûtés » (P.4.520). Lidentification se fait à partir de soi, par analogie, et nimplique aucune intersubjectivité. La pitié est ici une habitude liée à une ressemblance : lappartenance à lhumanité comme tout sera en fait induit. La conscience théorique de lespèce devra se substituer à un sentiment défaillant : « Ce nest quaprès avoir cultivé son naturel en mille manières, après bien des réflexions sur ses propres sentiments, et sur ceux quil observe dans les autres, quil pourra parvenir à généraliser ses notions individuelles, sous lidée abstraite dhumanité, et joindre à ses affections particulières celles qui peuvent lidentifier avec son espèce »(Ibid.) Ainsi explose une antinomie pratique entre les vertus civiques, qui impliquent que lhumanité nexiste que représentée par des relations interindividuelles, et les vertus venues de la nature, en loccurrence la pitié. Un fragment politique non publié (P.3.536), le souligne : « Lamour de lhumanité donne beaucoup de vertus, comme la douceur, léquité, la modération, la charité, lindulgence, mais il ninspire point le courage ni la fermeté, et ne leur donne point cette énergie quils reçoivent de lamour de la patrie, qui les élève jusquà lhéroïsme ». Or les deux tendances, lhumanité dune part, le civisme de lautre, ne peuvent coexister harmonieusement. La politique veut que le rapport avec autrui soit médié par lappartenance nationale et son caractère exclusif : « Donnez une autre pente aux passions des polonais, vous donnerez à leurs âmes une physionomie nationale qui les distinguera des autres peuples, qui les empêchera de se fondre, de se plaire, de sallier avec eux »(Sur le gouvernement de Pologne, P.3.960). Cest dabord que si lindépendance naturelle et lexistence relative de la vie sociale se contredisent, il sensuit que « les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer lhomme »(Emile,P.4.249). Cest aussi que le lien social pour se maintenir doit limiter le ressort même de la sociabilité humaine, lintérêt, qui forme le malheur de lhistoire : « Toujours la multitude sera sacrifiée au petit nombre, et lintérêt public à lintérêt particulier »(Emile, P.4.524). Contre cette tendance historique irréversible, la seule parade consiste à placer la loi au dessus des hommes. Mais la loi pour gouverner les hommes et non être dirigée par eux, doit opérer une véritable dénaturation des individus en semparant de leur cur même, afin de lutter contre la primauté de lamour propre et de lintérêt personnel : « Il ny aura jamais de bonne et solide constitution que celle où la loi règnera sur les curs des citoyens. Tant que la force législative nira pas jusque là, les lois seront toujours éludées » (G.P. P.3.p.955). Aussi est-ce luniversalité de la loi qui doit incarner et le lien social et le rapport à lhumanité. Ce dernier ne peut être quinstitutionnel. Si lhomme existe naturellement pour lui-même, il est dans la société un être relatif, et cette relation ne peut quêtre institutionnellement imposée : « Forcé de combattre la nature ou les institutions sociales, il faut opter entre faire un homme et faire un citoyen ; car on ne peut faire à la fois lun et lautre »(Emile, P.4.248) . Cette seconde nature héritée de la loi tient entre autres au particularisme national qui devient qui représente luniversel social contre lintérêt privé ; aussi léducation publique doit être inculquer ce particularisme : « A 20 ans un polonais ne doit pas être un autre homme. Il doit être un polonais. Je veux quen apprenant à lire, il lise des choses de son pays, quà 10 ans il en connaisse toutes les productions, à douze ans toutes les provinces, tous les chemins, toutes les villes, quà quinze il en sache toute lhistoire, à seize toutes les lois »(G.P.P.3.p.966). Aussi est-ce bien la patrie qui est la médiation avec lhumanité : Le citoyen doit être formé à lécole du patriotisme ; les vertus dhumanité se subordonnent aux vertus civiques. Lindividu nest quun être relatif, dont les vertus dhumanité sexercent pour ceux avec qui il est en relation, cest-à-dire les individus du même peuple. Et si lexistence sociale est particularisante, elle casse la ressemblance qui fonde la pitié : « Toute société partielle, quand elle est étroite et bien unie, saliène de la grande. Tout patriote est dur aux étrangers. Ils ne sont quhommes, ils ne sont rien à ses yeux. Cet inconvénient est inévitable, mais il est faible. Lessentiel est dêtre bon aux gens avec qui on vit »(E.P.4.p.248). Lami du genre humain est un imposteur, qui dissimule son intérêt personnel, renouvelant ainsi limposture déjà dénoncée de la bienveillance. La condamnation du cosmopolitisme ne saurait être que sans appel, avec la conséquence que cest la proximité des relations sociales qui dirige nos devoirs : « Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs quils dédaignent de remplir autour deux. Tel philosophe aime les tartares, pour être dispensé daimer ses voisins » (p.249). Si seule luniversalité de la loi peut lutter contre un intérêt particulier qui est la réplique sociale de lautosuffisance naturelle, cette universalité sociale en revanche reconduit à un particularisme, à un arrachement à luniversalité naturelle de lespèce. A Lépoque où il croit encore à un particularisme anglais, Rousseau note dans la Nouvelle Héloïse : « Je trouve beau quils ne soient quanglais puisquils nont pas besoin dêtre hommes »(P.2.216). Ne faisons surtout pas de Rousseau un tenant de thèses racistes ou dune prétendue préférence nationale au sens actuel. Dabord Rousseau na jamais mis en cause lexistence dun droit des gens, en particulier du droit dasile, quil revendique curieusement contre la prise de corps décrétée à son encontre par le Parlement : « Cest ainsi quil justifie la préférence que je lui ai donnée sur tant dasiles que je pouvais choisir au même prix ! je ne sais si cela saccorde avec le droit des gens; mais je sais bien quavec de pareilles procédures la liberté de tout homme et peut-être sa vie, est à la merci du premier imprimeur »( Lettre à Christophe de Beaumont, P.4.930). Mais ce droit des gens ne peut relever que de labsence de cruauté, pas dune véritable commisération. Il ne pourra quêtre subordonné à la conservation de la patrie, comme la pitié naturelle était subordonnée à la conservation de soi. Noublions pas en effet quun vrai républicain « ne voit que la patrie, il ne vit que pour elle » (Gouvernement de pologne,P.3.966). et quun enfant « en ouvrant les yeux doit voir la patrie et jusquà la mort ne doit plus voir quelle »(Ibid). La citoyenneté est une allégeance totale. Il est tout aussi vrai que Rousseau nest point la dupe des préjugés nationaux, contre lesquels le livre 5 de lEmile préconise des relations avec des étrangers choisis, et des relations dhospitalité copiées de lantique : « Jai même pris soin quil se liât dans chaque nation avec quelque homme de mérite par un traité dhospitalité à la manière des anciens, et je ne serais pas fâché quil cultive ses connaissances par un commerce de lettres .Cest une excellente précaution contre lempire des préjugés nationaux, qui, nous attaquant toute la vie, ont tôt ou tard quelque prise sur nous »(p.855). Mais ce commerce pas plus que lamitié, ne saurait être universel. Reconnaissons enfin que ce qui différencie Rousseau et son patriotisme dune politique nationaliste, cest quil tente déviter que lexclusivisme national ne débouche sur la désignation de lautre comme ennemi. Il récuse ainsi lidentification de la politique à la dialectique de lami et de lennemi. Cest ainsi quil nhésite pas à prêcher aux polonais, compte tenu des vieux antagonismes nationaux, le mépris plutôt que la haine des russes : « Vous devez trop les mépriser pour les haïr »(Gouvernement de pologne,P.3.961). Mais cela ne fait que souligner combien le patriotisme est le malheur historique de la pitié.
-3. Lhomme moderne ou lapatride
Or cela fait longtemps quun paradoxe court sous notre exposé : Rousseau éduque Emile à la pitié. Il fallait choisir entre faire un homme et faire un citoyen ? Emile est-il un homme ou un citoyen ? Alors que Rousseau a refusé toute coupure entre politique et morale, quil a comme nous lavons vu, estimé nécessaire une médiation de la pitié par la justice pour linsérer dans la société et en faire une disposition générale, sa définition des âmes insensibles montre au contraire la nécessité de la pitié comme condition de la justice : « Ils pourront être intègres et justes, jamais cléments, généreux, pitoyables. Je dis quils pourront être justes, si toutefois un homme peut lêtre quand il nest pas miséricordieux » (Emile, P.4.512). Le citoyen ne semble plus suffire pour définir lhomme juste. Cest que nous vivons dans des sociétés où linégalité rompt lunité du genre humain : « Les peines du riche ne lui viennent point de son état, mais de lui seul, qui en abuse Mais la peine du misérable lui vient des choses, de la rigueur du sort qui sappesantit sur lui. Il n y a point dhabitude qui puisse lui ôter le sentiment physique de la fatigue, de l épuisement, de la faim »( Ibid. p.510). Contre cette scission il faut inculquer aux hommes lamour des hommes par la pitié : « En un mot apprenez à votre élève à aimer tous les hommes et même ceux qui les déprisent ; faites en sorte quil ne se place dans aucune classe, mais quil se retrouve dans toutes : parlez devant lui du genre humain avec attendrissement, avec pitié, même, mais jamais avec mépris. Homme, ne déshonore pas lhomme » (Ibid.). Lhumanité apparaît comme léquivalence de linnocence naturelle et par là comme frein aux passions : « Au contraire, un jeune homme élevé dans une heureuse simplicité est porté par les premiers mouvements de la nature vers les passions tendres et affectueuses ; son cur compatissant sémeut sur les peines de ses semblables » (Ibid.p.502). Le retard dans la naissance des passions permet le développement de lhumanité qui seule peut ensuite les limiter : « Voilà donc un autre avantage de linnocence prolongée, cest de profiter de la sensibilité naissante pour jeter dans le cur du jeune adolescent les premières semences de lhumanité »(ibid.). Emile sera donc homme, et il faut développer en lui des équivalents de la nature contraires à la dénaturation par la citoyenneté. Cest lattachement à lhumanité qui désormais se substitue à la solitude de lhomme naturel : « Que mimporte ma condition sur la terre ? que mimporte où je sois ? partout où il y a des hommes je suis chez mes frères, partout où il ny en a pas je suis chez moi »(Ibid. p.857). Cest que lhomme moderne na pas de patrie, parce quil ny a plus dEtat au sens plein du terme, comme universalité sociale définissant lespace public : « Linstitution publique nexiste plus, et ne peut plus exister ; parce quil ny a plus de patrie, il ne peut plus y avoir de citoyens. Ces deux mots, patrie et citoyen, doivent être effacés des langues modernes » (Ibid.p.250). Cest tout simplement quil ny a plus de véritables lois qui règnent sur les intérêts privés et que les institutions politiques ne sont plus que le masque des intérêts : « Lesprit universel des lois de tous les pays est de favoriser toujours le fort contre le faible, celui qui a contre celui qui na rien ; cet inconvénient est inévitable, et il est sans exception »(Ibid.p.524). Emile a un pays auquel il est redevable comme homme privé, « car qui na point de patrie a du moins un pays »(ibid.p.858). Certes Emile reçoit une éducation politique. Il doit être prêt à entendre la voix de la volonté générale. Mieux, il doit pouvoir servir son pays et être à ce titre citoyen. Mais les Etats modernes ne peuvent surmonter la coupure du citoyen et de lhomme privé. La citoyenneté nest plus lêtre de lhomme, ce nest quune fonction. Le pays jouera le rôle de la patrie absente : « Si le Prince ou lEtat tappelle au service de la Patrie, quitte tout pour aller remplir dans le poste quon tassigne lhonorable fonction de citoyen. Si cette fonction test onéreuse, il est un moyen honnête et sûr de sen affranchir, cest de la remplir avec assez dintégrité pour quelle ne te soit pas longtemps laissée. Au reste crains assez peu lembarras dune pareille charge : tant quil y aura des hommes de ce siècle, ce nest pas toi quon viendra chercher pour servir lEtat »(Ibid. 860). Cest que même dans une société corrompue, la vie sociale reste le garant de la perfectibilité de lhomme, de sa moralité : « Que le contrat social nait point été observé, quimporte, si lintérêt particulier la protégé comme laurait fait la volonté générale, si la violence publique la garanti des violences particulières, si le mal quil a vu faire lui a fait aimer ce qui était bien, et si nos institutions mêmes lui ont fait haïr leurs propres iniquités ? » (Ibid.p.858). Lapatride aura paradoxalement des compatriotes. Il sera citoyen dun pays sans citoyenneté parce que sil nexiste aucune sociabilité naturelle, il nen reste pas moins que la perfectibilité de lhomme montre quil est virtuellement fait pour vivre en société, doù la curieuse formule des Lettres morales, selon laquelle lhomme est un animal sociable par sa nature ou du moins fait pour le devenir »(T.4.p.1109). Doù lidée dune éducation moyenne entre homme et citoyen, quévoque Rousseau dans une lettre à Tronchin du 26 novembre 1758, que cite léditeur de lEmile, dans ses notes, p.1296. La conscience de lhumanité apparaît ainsi comme lenvers dun état où lhomme ne peut même plus être citoyen, où il nappartient plus vraiment à la communauté politique, absente, mais où il doit vivre dans la société des hommes et donc dans un pays. Le retour de la pitié est lultime et faible digue élevée contre le malheur de lhistoire. Car, nous le savons cette conscience de lhumanité dans sa généralité, ne saurait être quinduite, indirecte, représentée. Elle ne fait quannoncer elle-même le malheur futur de lhumanité : « Il y a, je le sens, un âge auquel lhomme individuel voudrait sarrêter. Tu chercheras lâge auquel tu désirerais que ton espèce se fût arrêtée. Mécontent de ton état présent, par des raisons qui annoncent à ta postérité malheureuse de plus grands mécontentements encore, peut-être voudrais-tu pouvoir rétrograder ; et ce sentiment doit faire léloge de tes premiers aïeux, la critique de tes contemporains, et leffroi de ceux qui auront le malheur de vivre après toi » (2° Discours, P.3.p.133), |