Anne LEON-MIEHE

 

Lettre philosophique et littérature épistolaire au XVIIIème siècle : enjeux philosophiques de la lettre dans les Lumières françaises.

 

 

La lettre est une forme dominante de l'écriture au XVIIIème siècle. Non seulement du fait de la multiplication des correspondances, mais encore parce que la lettre triomphe en littérature sous la forme du roman épistolaire. La forme épistolaire investit, au XVIIIème siècle, toutes les avenues du discours, et manifeste, plus fortement que jamais, son impossibilité constitutive à être définie par un genre, une thématique ou un modèle discursif déterminé. L'univers épistolaire des Lumières surprend ainsi par son ampleur et sa diversité, où se mêlent des œuvres de fiction, des textes philosophiques, des libelles, des journaux de voyage et les correspondances privées des écrivains et des philosophes. Et d'emblée, la lettre paraît étroitement liée au rajeunissement, au remaniement et à la diffusion des savoirs qui caractérisent les Lumières françaises, dans la mesure où, comme le souligne Anne Chamayou dans L'esprit de la lettre, l'invention d'une narration polyphonique qui défie le système des genres permet aussi bien "de revisiter les cadres traditionnels de la pensée que de résoudre les conflits esthétiques rencontrés par le roman" accusé tantôt d'invraisemblance, tantôt de réalisme grossier.

Dans ce contexte d'un univers épistolaire élargi, comprendre ce que pourrait être un usage philosophique et spécifique de la lettre ne va pas sans soulever quelques difficultés.

D'une part, la théorie ne correspond pas à la pratique en la matière, ni non plus à l'engouement pour ce genre. Les manuels épistolaires ont, en effet, peu évolué du XVIIème siècle à la Révolution française, et mettent essentiellement en avant l'usage codifié des formules de convenance. L'art épistolaire s'y donne ainsi comme une image assez fidèle de l'étiquette et de la politesse du temps, et ce, bien que la lettre représente par ailleurs, comme nous pouvons le voir dans l'article «Lettre» de l'Encyclopédie, un certain idéal littéraire de "style simple, libre, familier, , vif & naturel", où l'homme paraît "sans déguisement & sans affectation". Est-ce l'effet de cette contradiction ? De Jaucourt tient, en tout cas, l'art épistolaire pour un genre mineur, et fait l'éloge de Cicéron au détriment des Modernes : les lettres qui s'écrivent aujourd'hui "ont une espèce de monotonie", elles "ne contiennent que de petits faits", et sacrifient à la "fausse politesse".

D'autre part, l'univers épistolaire du XVIIIème siècle est tout particulièrement représentatif de cette intrication du littéraire et du philosophique qui caractérise les Lumières françaises, si bien qu'à la question de la possible détermination d'un genre épistolaire, s'ajoute celle, aussi délicate, de savoir ce qui, au XVIIIème siècle, prend le nom de philosophie. L'indétermination d'une philosophie qui paraît résider aussi largement dans des pratiques littéraires que dans des thèses, et la plastique polymorphe de l'art épistolaire vont de pair. Voilà qui nous suggère de procéder en dégageant, dans un même mouvement, une poétique de la lettre et sa portée philosophique en tenant compte de la fluidité des philosophies du XVIIIème siècle et de la contamination des genres.

La dignité du particulier

L'essor de l'art épistolaire au XVIIIème n'est compréhensible qu'à partir de l'entrée de la lettre en littérature avec les Provinciales (1656), les Lettres portugaises (1669) et les Lettres de Madame de Sévigné (édition autorisée chez Perrin en 1734). Mettant la lettre au service de la polémique, Pascal invente tout à la fois un genre et un style en mêlant citations et dialogues, narration et argumentation. Guilleragues, en faisant parler la religieuse portugaise, noue dans la lettre, fiction et authenticité des sentiments. Madame de Sévigné enfin fait se rencontrer le public et le privé dans une narration qui substitue son présent à la présence manquante. Dans l'ensemble, la fortune littéraire de la lettre est essentiellement liée à son authenticité réelle ou supposée, authenticité bien différente de la véracité ou de la vraisemblance, dans la mesure où elle concerne d'abord la vérité stylistique de l'énonciation, la vérité d'une expression des émotions.

Même anonyme, la lettre en appelle à une vérité intérieure pouvant se donner comme une vérité de langage. La spontanéité et le naturel de la lettre symbolisent ou revendiquent le primat de la conscience individuelle. Le discours épistolaire n'est plus, comme dans l'Antiquité, le deuil de la parole publique, et la lettre n'est plus vraiment cette "conversation dans l'absence" dont parlait Cicéron. Elle se présente, à la fin du XVIIème siècle, comme l'exaltation de la dignité du particulier, et comme la défense et l'illustration d'un jugement authentique et personnel.

L'ordre des mœurs

C'est, semble-t-il, tout d'abord cette authenticité qui fait la fortune romanesque de la lettre au XVIIIème siècle. Mais si la forme épistolaire continue de représenter cette indépendance d'esprit, et cette sincérité attachée à l'expression privée, sa signification politique s'est accentuée. A bien lire ses lettres à Sophie Volland, La religieuse de Diderot n'apparaît-elle pas comme une transposition des Lettres portugaises ?

"Car qu'importe pour moi […] que vous soyez enfermée à Isle ou dans un tombeau ? Vous êtes également morte pour votre amant, et lui pour vous. C'est l'expression de ces malheureuses qui s'enterrent toutes vives dans des maisons religieuses. Elle n'est que trop vraie" (Lettre à Sophie Volland du 7 octobre 1762).

Les romans épistolaires doivent davantage à Pascal pour l'ardeur polémique et à Madame de Sévigné pour les tableaux de la ville et de la cour qu'à Guilleragues. La passion elle-même y devient politique, comme le montrent respectivement et différemment les Lettres persanes et les Liaisons dangereuses : le tyran du cœur de Roxane est un despote ; Merteuil et Valmont sont les combattants sans merci d'une guerre des mœurs. L'analyse de la vie amoureuse, stratégie et sentiments confondus, engage ainsi une réflexion sur les bases passionnelles de la vie en société.

En mêlant description de la société et histoire des sentiments, la lettre romanesque donne à voir l'homme sous les traits de son individu aux prises avec le cadre contraignant de la société civile. La réflexion sur le fondement naturel des valeurs est indissociable de l'élaboration d'une culture de soi, et la forme épistolaire est le medium privilégié d'une histoire naturelle qui se propose d'atteindre à la connaissance d'une logique des conduites, et par là même à la connaissance de cet esprit qui est au principe des sociétés et de leur gouvernement. Dégagée des apparences, éloignée du souci de paraître, la lettre symbolise l'extériorité d'un regard singulier se posant en spectateur de la communauté.

C'est au demeurant le roman dans son ensemble qui se transforme, en se proposant l'étude des mœurs, domaine qui constitue une découverte majeure de la philosophie des Lumières. L'ordre des mœurs, cette moralité concrète, partagée entre les conduites et les normes, les usages et les valeurs, requiert, en effet, une narration susceptible de rendre sensible les ressorts et les vicissitudes de l'expérience morale, et de montrer, comme Diderot l'écrit à propos de Richardson, "ce qui se passe tous les jours sous vos yeux et que vous ne voyez jamais". C'est pourquoi on a pu placer dans la perspective du sensualisme qui autorise et prescrit "la description de l'homme comme d'une créature entièrement formée par son expérience, et la représentation de son histoire comme d'une succession de rencontres avec le monde extérieur", "le remplacement du point de vue omniscient du créateur par le point de vue expérimental du narrateur" et les profondes transformations de la composition qu'il emporte. Ainsi dans les mémoires où le personnage principal est le narrateur de l'histoire de sa vie (La vie de Marianne), dans le conte diderotien où le narrateur mêle ses interventions aux tribulations des personnages (Jacques le Fataliste), dans le conte voltairien où le conteur ironise sur la destinée de ses marionnettes (Candide).

Quant à la lettre, elle apparaît, dans ce contexte, comme la forme la plus aboutie de cette narration expérimentale. D'abord, parce qu'elle permet d'écrire comme l'on parle, de parler comme l'on pense et de penser selon l'ordre des choses qui se présentent à l'esprit. L'esprit de la lettre est un esprit libertin "qui ne se refuse rien de ce qui peut l'amuser chemin faisant" (Marivaux, Avant-propos du Théophraste moderne). D'autre part, parce que la forme dialogique de la lettre, qui intègre la dimension de l'altérité avec le destinataire, met en évidence le rôle de l'échange dans la composition des discours. La liberté que prend la forme épistolaire avec les principes traditionnels de composition issus de l'éloquence lui permet donc de rendre compte de la diversité du vécu et de la disparate des pensées. Elle permet aussi d'exposer ce que la pensée et le sentiment, aussi singuliers et solitaires soient-ils, doivent au monde où ils prennent leur origine, monde d'où la lettre s'abstrait dans la liberté de l'instant d'écriture, mais où elle retourne par l'envoi et où elle veut agir par la persuasion.

Une écriture philosophique : la discontinuité

Dans la mesure où elle se prête tout particulièrement à l'investigation des liens qui constituent la vie sociale, et à l'analyse des expériences qui forgent l'homme, la forme épistolaire paraît donc porteuse, dans la littérature des Lumières, d'une incontestable signification philosophique. Mais il faut encore pour en saisir la portée se rappeler que la lettre est un facteur essentiel dans la diffusion des idées philosophiques. S'il est possible de rattacher la pratique épistolaire au cosmopolitisme des Lumières, le plus remarquable est ici sans doute que le naturel et la spontanéité de la lettre jouent comme autant de procédés et d'artifices dans les correspondances destinées à être ostensibles et dans les lettres ouvertes, tandis que, dans les essais comme les Lettres philosophiques de Voltaire et la Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient de Diderot, la forme épistolaire prend valeur de manifeste pour la philosophie nouvelle. L'authenticité, la distance et la discontinuité épistolaires prennent alors une signification qui tient tout à la fois à la critique de la position d'autorité et à la critique des systèmes, caractéristiques de la philosophie des Lumières.

La discontinuité a valeur méthodologique. Elle sert tout d'abord la diversité des observations, comme dans les Lettres philosophiques, où elle permet de tracer le portrait d'une nation dans toute la variété de ses activités, institutions politiques et choix économiques, pratiques religieuses, théories scientifiques et médicales. D'autre part, la fragmentation du texte épistolaire se montre réticente à l'enchaînement démonstratif et à sa continuité argumentative qui visent avant tout à convaincre et à produire l'évidence. Dans la Lettre sur les aveugles, l'instabilité du texte met en lumière le caractère capricieux et capricant d'une pensée qui procède par sauts, associations d'idées. Les détours favorisent les rapprochements, l'analogie et la conjecture, qui procèdent par déplacement des modèles et des concepts, en quoi l'écriture de la lettre se laisse rattacher à l'épistémologie du délire philosophique défendue par L'interprétation de la nature. Enfin, en s'appuyant sur l'envoi et l'adresse, la lettre s'abstient le plus souvent de conclure : elle fait de son étonnement une question au destinataire auquel elle confie le soin de juger, d'évaluer les pertinences ou de redistribuer les arguments. On trouve ainsi dans les Lettres philosophiques un art de la conclusion différée, qui laisse au lecteur le soin de tirer la leçon des faits qui lui sont présentés, comme par exemple dans la troisième lettre Sur les quakers :

"Ce qui est plus étonnant, c'est que cette lettre [il s'agit de l'Épître dédicatoire à Charles II, qui sert de préface à l'Apologie des quakers de Robert Barclay] écrite à un roi par un particulier obscur eut son effet, et que la persécution cessa."

Quant à la Lettre sur les aveugles, elle s'achève plus explicitement encore sur l'impossibilité de conclure et de mettre un terme à la danse infinie des questions et des conjectures :

"Hélas ! Madame, quand on a mis les connaissances humaines dans la balance de Montaigne, on n'est pas éloigné de prendre sa devise. Car, que savons-nous ? ce que c'est que la matière ? nullement ; ce que c'et que l'esprit et la pensée ? encore moins […] Nous ne savons donc presque rien ; cependant combien d'écrits dont les auteurs ont tous prétendu savoir quelque chose ! Je ne devine pas pourquoi le monde ne s'ennuie point de lire et de ne rien apprendre, à moins que ce ne soit par la même raison qu'il y a deux heures que j'ai l'honneur de vous entretenir, sans m'ennuyer et sans rien vous dire. Je suis avec un profond respect, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur."

Une écriture philosophique : la distance

De même que la discontinuité épistolaire favorise un scepticisme anti-systématique, la distance joue du relativisme en travaillant à révéler la variété des positions et des points de vue qui en dépendent. Les Lettres persanes, les Lettres juives, les Lettres chinoises, L'espion turc : ces fictions épistolaires répondent aux récits de voyage qui font de l'étranger un modèle, un miroir ou une anamorphose de l'Europe philosophique, comme on peut le voir dans le Supplément au voyage de Bougainville de Diderot, ou dans l'Histoire de l'expédition chrétienne au Royaume de la Chine entreprise par les Pères de la Compagnie de Jésus du P. Nicolas Trigault où nous lisons que "tout le Royaume est administré par des philosophes". Une Europe étrangère à elle-même apparaît ainsi dans le regard de Persans et de Turcs imaginaires, lorsque le point de vue de l'étranger transforme les choses les plus familières en objet de curiosité et d'étonnement. De la même façon que le roman opère en inversant le point de vue du récit de voyage, les pratiques fictionnelles de la lettre empruntent ici à des modes de l'écriture véridique pour en révéler l'essence. En choisissant la forme épistolaire pour le récit de leurs missions - ce sont les Lettres édifiantes et curieuses des missions de l'Amérique méridionale qui font suite aux Relations à partir de 1702, les Jésuites ont fortement contribué à mettre en valeur l'affinité qui existe entre l'écriture de la lettre et la découverte. Le roman peut alors user comme d'un artifice d'une structure qui combine la comparaison et l'étonnement, pour mettre en évidence le retour sur soi indissociable de la rencontre.

La forme épistolaire joue ici comme le paradigme de la relation dans tous les sens de ce mot : c'est une narration qui établit un rapport en jouant de l'écart. Et la distance, qui sépare l'épistolier de son destinataire, symbolise le détour nécessaire à la réflexion, ou le recul indispensable à la prise de conscience, tandis qu'en exprimant essentiellement l'altérité sous la pure forme de la différence de condition et de lieu, l'étranger définit le point de vue sous lequel il serait possible à chacun de se voir lui-même. C'est donc d'une certaine manière le point de vue de Sirius qui caractérise la philosophie épistolaire, car l'étranger représente la possibilité "pour étudier l'homme de [se] mettre hors de sa sphère et hors d'intérêt" : "Je suppose, écrit Voltaire dans son Traité de métaphysique, que […] je descends du globe de Mars ou de Jupiter. Je peux porter une vue rapide sur tous les siècles, tous les pays, et par conséquent sur toutes les sottises de ce petit globe". La distance, principe structurant et fondateur de la lettre, est spontanément philosophique dans la mesure où elle permet l'observation désintéressée et l'étonnement qui commencent la philosophie.

En jouant de cette philosophie naturelle, soit encore du bon sens de l'épistolier, l'essai philosophique par lettre ne laisse toutefois pas d'y imprimer sa marque. En témoignent les Lettres anglaises. D'abord, écrites en anglais de juin à août 1728 et publiées en 1733 sous le titre Letters concerning the English nation, elles seront remaniées et complétées à destination du public français pour aboutir finalement aux Lettres philosophiques de l'édition de 1734. Dans un premier temps, Voltaire le Français se propose de faire connaître aux Anglais comment ils sont vus de l'étranger ; la seconde version présente l'Angleterre aux Français comme un modèle auquel se comparer. L'exil apparaît ainsi tout d'abord comme une position privilégiée du fait de la distance et du déplacement qu'il induit, et ce quel que soit le lieu de l'adresse. Mais les transformations du texte d'une version à l'autre font ressortir une autre signification de la distance épistolaire.

Comme le montre en effet la Cinquième lettre, Sur la religion anglicane, Voltaire, se garde bien d'idéaliser l'étranger, l'éloge est mêlé d'ironie. Ainsi explique-t-il les mœurs réglées du clergé anglican par quelques-uns de ses vices : "…ils ne sont appelés aux dignités de l'église que très tard, dans un âge où les hommes n'ont d'autres passions que l'avarice". Autant les Lettres philosophiques ont pour but d'inciter les Français à se faire aussi philosophes que les Anglais, autant elles soulignent à l'envi le caractère étrange - "this strange people" - de cette nation dont le génie "touffu" est incompatible avec l'esprit français. En écrivant de l'Angleterre pour ses compatriotes, l'ironie française démasquant l'Angleterre et la philosophie anglaise déniaisant la France, le philosophe occupe alors la position d'un tiers retiré qui ne serait ne serait tributaire d'aucune place, parce qu'il les fait jouer les unes contre les autres.

La distance crée ici un retrait qui permet la critique, et autorise la liberté, voire parfois même la licence, mais surtout vise à gagner une légitimité pour l'engagement du philosophe et le parti pris qui est le sien. C'est parce qu'il occupe ce lieu suspendu, proprement utopique, c'est parce qu'il n'est d'aucun monde, que le philosophe peut justifier et défendre un point de vue, point de vue qui peut prétendre à l'universalité du seul fait qu'il est dégagé de l'appartenance et des conventions sociales. En faisant se rencontrer deux mondes, soit deux systèmes de références, l'écriture de la lettre révèle la portée véritable du relativisme des Lumières, qui institue l'indépendance comme fondement de la philosophie. En donnant forme à une parole apparemment indifférente aux préjugés du public et à la censure de l'Etat, le discours intime de la lettre met en avant une responsabilité du sujet différente de la responsabilité civile, et donne une valeur éminemment politique à une conscience socialement déliée.

Une écriture philosophique : l'authenticité

L'authenticité, dont est créditée la lettre, est partie prenante du même dispositif. Diderot écrit qu'on trouvera dans ses lettres, "la fidèle histoire de ma vie". Quant à Rousseau, il écrit à Malesherbes que ses lettres contiennent "le vrai tableau de mon caractère et les vrais motifs de toute ma conduite". Comme l'écriture autobiographique, l'écriture épistolaire paraît avoir, chez ce dernier, pour fonction de pallier le défaut de présence de l'écriture qui toujours procède en substituant les signes aux choses. En dégageant le discours de la sphère sociale où domine le souci de paraître, en montrant l'homme au naturel, la lettre privilégie, en effet, l'être. Mais cette authenticité qu'on lui prête volontiers, n'est pas naïve : elle s'inscrit dans une stratégie dans laquelle le philosophe en personne se donne pour gage et garant de sa philosophie. Chez Voltaire, où la philosophie s'apparente à la polémique et à la prise de position, la représentation de soi devient, d'ailleurs, une arme de combat : "croyez-vous que je puisse tromper quelqu'un dans l'état où je suis ?", écrit-il à l'un de ses correspondants. La crédibilité dont bénéfice la lettre est telle qu'il n'hésitera pas à faire par ailleurs des faux pour mieux défendre sa cause. Ainsi, parmi les quarante et une lettres adressées de Prusse à madame Denis, trois seulement sont authentiques. Les autres ont été rédigées plus tard, afin que la vengeance soit plus parfaite : la lettre a ici pour fonction de préserver le témoignage du soupçon qui s'attacherait nécessairement à une narration rétrospective.

L'artifice épistolaire vise alors à détourner la vigilance critique du lecteur ; la forme personnelle de l'énonciation, le ton de la connivence et de la privauté peuvent, en effet servir, à masquer la violence du parti pris, et à faire passer l'énumération des raisons pour une argumentation. C'est ce qui fait pour John W. Howland le paradoxe de la lettre au XVIIIème siècle : sous l'apparente récusation du discours d'autorité qu'affiche la spontanéité épistolaire, il faut voir, selon lui, le coup de force d'un dogmatisme travesti. A mettre en avant les hésitations et les tâtonnements de la pensée en devenir, la forme épistolaire ne viserait en fait qu'à protéger l'auteur sous le masque de l'homme, et à lui gagner, pour ainsi dire négativement, une autorité fondée sur l'impossibilité de la réfutation.

Il ne semble pourtant pas suffisant d'expliquer ce paradoxe par la duplicité, car il renvoie fondamentalement au statut problématique du sujet de la philosophie dans ce courant que nous appelons philosophie des Lumières. La parole singulière y est, en effet, créditée du pouvoir de critiquer les discours généralisateurs et les pensées abstraites ; et elle le peut à juste titre pour les Lumières dans la mesure où elles définissent la philosophie comme le devoir méthodique de ramener idées, abstractions et principes à leur origine véritable : la sensibilité ou l'expérience. S'il ne suffit pas de penser pour être, mais parce qu'il faut, au contraire, être pour penser, l'exposition de la fabrique de la vérité où se manifeste la présence effective d'un sujet de la connaissance est le commencement de la philosophie. Dans la mesure où le philosophe ne peut justement pas feindre qu'il n'a aucun corps, et qu'il n'y a aucun monde, ni aucun lieu où il est, l'individualité, fût-ce sous la forme d'une subjectivité subjectiviste ou de parti pris, a valeur philosophique, car c'est à chaque fois un homme qui, parlant en son nom, peut parler pour tous les hommes dont il représente la condition universelle d'individu. Dans ce contexte, c'est sa partialité même qui fait la légitimité philosophique du discours personnel de la lettre, qui joue la vérité de l'individuel contre l'abstraction des principes, et contre la généralité de l'opinion et des préjugés : l'artifice épistolaire peut prétendre à être la forme la plus pure de la sincérité et le commencement de la vérité, lorsque celle-ci est envisagée comme une série de point de vue. Que le seul point de vue qui permette de les englober tous, soit celui de Dieu, nous échappe, n'empêche pas, bien au contraire, "que tous les points de vue soient vrais, et que tous les lieux et tous les moments soient le centre d'un cercle qui enveloppe quelque part la vérité". Ainsi la relativité, quand elle est généralisée, contrevient-elle au relativisme, et l'individuel peut-il affirmer sa participation à l'établissement et à la constitution de la vérité.

La lettre : une figure de l'unité de la philosophie

L'extension de l'univers épistolaire au XVIIIème paraît ainsi être affaire de philosophie à plusieurs égards, quand le roman emprunte la forme épistolaire pour l'étude des mœurs, et lorsque l'écriture philosophique la met au service d'un scepticisme anti-systématique et d'une théorie des positions. Mais ne donnons-nous pas un sens vague ou trop général à ce mot de philosophie ? En effet, rattacher l'essor de la narration expérimentale à un certain goût pour l'empirique, soit encore à la prééminence du sensualisme, revient à expliquer un choix formel par l'aptitude d'une théorie de la connaissance à former une certaine vision du monde. D'autre part, mettre l'accent sur l'écriture antisystématique de la lettre concerne la détermination des pratiques spécifiques qui distinguent une philosophie, qui s'est voulue nouvelle, de la tradition dont elle veut se séparer. Enfin, lire dans le dispositif épistolaire l'expression privilégiée d'une posture philosophique, caractérisée par l'indépendance et la critique, revient d'une certaine façon à définir la philosophie comme une sagesse, où l'art d'écrire ce qu'on pense et les choses comme elles viennent, l'emporte sur le vrai et le connaissable. Une certaine diversité des enjeux philosophiques ressort des différents aspects de la poétique épistolaire, mais elle ne doit pas tant être rapportée à la différence des points de vue qu'à la plasticité et à la fluidité mêmes de la notion de philosophie au XVIIIème siècle.

Dans la continuité de la Lettre-Préface des Principes de la philosophie, la philosophie désigne d'abord la connaissance parfaite de tout ce que l'homme peut savoir. Pour le projet encyclopédique, philosophie signifie donc science, savoir qui englobe la totalité des sciences, et connaissance des principes et des méthodes de toutes les sciences. Toutefois, la réalisation d'un système complet des connaissances se heurte à une difficulté dans la mesure où les principes doivent être trouvés dans les faits. Ainsi le mot de philosophie désigne-t-il encore, plutôt qu'un résultat, la tâche essentiellement inachevable par laquelle la raison s'applique aux différents objets sur lesquels elle peut s'exercer. "La philosophie, écrit Boyer d'Argens, n'est point une doctrine de pure spéculation", mais l'effort patient de "remonter à la source des principales pensées des hommes, d'examiner leur variété infinie, & en même temps le rapport imperceptible, les liaisons délicates qu'elles ont entre elles".

Dans la personne du philosophe, la philosophie se définit alors comme une sagesse éclectique. La philosophie se dessine comme le savoir-vivre et le savoir-penser d'un esprit curieux de la nature et des inventions des hommes, aussi rompu aux subtilités des Lettres qu'averti des folies humaines. C'est elle que Diderot caractérise comme "une philosophie particulière et domestique, parce que l'ambition de l'éclectique est moins d'être le précepteur du genre humain que son disciple ; de réformer les autres, que de se réformer lui-même ; de connaître la vérité, que de l'enseigner".

Le champ de la philosophie recouvre ainsi un art de penser qui est également un art de vivre, et la philosophie est, pour les Lumières, un mélange de métaphysique, de science, de polémiques et d'audaces politiques et religieuses. Mais ce mélange n'en paraît pas un à la philosophie des Lumières dont l'empirisme reste éminemment cartésien : l'unité de la philosophie est garantie par le fait que c'est toujours une conscience capable d'atteindre la certitude et d'avoir des idées claires et distinctes, qui rencontre la disparité des faits et la multiplicité des relations.

La lettre est, en ce sens, bien philosophique dans la mesure où elle entrecroise connaissance du monde et connaissance de soi, culture et expérience, dans la mesure aussi où sa forme concilie souveraineté de la conscience et disparité de l'expérience. Elle symbolise ainsi la paradoxale unité de la philosophie des Lumières, et la curiosité méthodique de la pensée se détournant d'elle-même pour se retrouver dans la diversité des choses et des relations.

 

 

Rouen, mars 2000.